Parler peinture et littérature à des étudiants en 5e année de médecine, happés par la course aux premières places du concours que l'on appelait l'internat, peut paraître
incongru. Claude Valentin, pédiatre à Eaubonne (Val-d'Oise), passionné de philosophie, Aline Strebler, généraliste à Enghien-les-Bains, et quelques confrères tentent l'expérience depuis deux ans à la faculté de médecine Paris-Descartes.
Travaux pratiques, jeudi 12 avril, devant une vingtaine d'étudiants inscrits au cours optionnel intitulé " De l'étudiant-médecin au médecin responsable ". " Ici, pas de cours magistraux, nous voulons faire parler les étudiants, croiser les points de vue, de médecins, de psychiatres, de patients ", détaille le professeur Christian Hervé, directeur du laboratoire d'éthique médicale de Paris-Descartes, qui a créé ce module. Sadek Beloucif, anesthésiste à Bobigny (Seine-Saint-Denis), se lance dans la lecture d'un extrait du roman de Jean-Christophe Rufin, Un léopard sur le garrot. L'auteur met en scène un médecin face à son patient qui décrit l'apparition d'une douleur au bras, fugace mais qui irradie : " Il faisait beau et frais, j'ai voulu courir "... "insuffisance coronarienne ", note le professionnel, évacuant le récit du malade. " Le médecin est parfois un handicapé des émotions. Pour aiguiser le regard, garder votre capacité d'empathie, allez au cinéma, lisez des romans, visionnez des séries TV ", exhorte le professeur Beloucif. Suivent d'autres textes : Proust, Flaubert. " Au fond, la première qualité d'un médecin, c'est la gentillesse, entre empathie et respect de l'autonomie du patient ", conclut M. Beloucif.
A la fin des lectures, les étudiants applaudissent spontanément. " C'est une petite performance théâtrale qui nous parle de la juste distance entre indifférence et trop grande proximité ", résume le professeur Christian Hervé. Aline Strebler projette alors des photos de tableaux assez forts, des personnes handicapées ou difformes, des femmes dont on devine qu'elles ont été abusées ou violées : Velasquez, Delacroix, Degas, Le Jeune Mendiant, de Murillo. La salle reste un temps muette.
" Cela sera-t-il utile pour notre concours ? ", s'inquiète une étudiante. " Lorsqu'un malade est dans une impasse, incapable de décrire ses symptômes, le faire parler d'une oeuvre qu'il aime peut débloquer la situation ", répond Aline Strebler. Son confrère Philippe Jaury renchérit : " Plutôt que des affiches sur les méfaits du tabac, j'expose, dans ma salle d'attente, des tableaux et j'y mets des livres. Certains m'en parlent. Ce détour culturel ouvre parfois un dialogue plus intime. " " Après une nuit de garde, l'art n'est pas notre priorité, admet Aude Deloumeau, étudiante. Mais le message est passé : il faut que nous restions connectés avec cette part d'humanité, ne pas réduire le patient à un diagnostic. "
Le pédiatre Claude Valentin montre, lui, des images illustrant le statut de l'enfant, des Romains à nos jours. " Changerons-nous le regard de ces futurs médecins ?, s'interroge-t-il. Rien n'est joué, mais nous avons de belles discussions, souvent après les cours. " " Ces modules, c'est un peu comme aller au concert, raconte Nicolas Bonfils, étudiant. Il faut se laisser envelopper pour accueillir un autre regard. L'art touche à l'universel, quelle que soit la culture. Ici, on fait un zoom arrière sur l'humain ; cela redonne du sens à notre vocation. "
D'après Isabelle Rey-Lefebvre Le Monde 24 avril 2012
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